La marque Citroën dans “La Panne” de Friedrich Dürrenmatt

La Citroën de 1939 mentionnée dans “La Panne” de Friedrich Dürrenmatt1 est un symbole puissant et évolutif de la condition passée d’Alfredo Traps, servant de point de référence pour mesurer sa transformation sociale et morale.

1. Le Symbole d’un Passé Modeste mais Honorable

La Citroën est d’abord présentée comme « l’ancienne » voiture, un modèle de 1939. Cette date n’est pas anodine : elle ancre le véhicule dans une époque d’avant-guerre, bien loin du miracle économique et de l’opulence naissante dans laquelle se déroule le récit.

Marqueur social : Pour Traps, « fils d’ouvrier », cette voiture représente le fruit d’une ascension sociale lente et laborieuse. C’était un objet de fierté, la preuve tangible qu’il avait réussi à s’élever au-dessus de sa condition de « simple colporteur ». Posséder cette Citroën était le sommet d’une ambition raisonnable et atteinte par le travail.

Une vie « d’avant » : Elle symbolise sa vie avant l’enrichissement rapide, une vie de représentant de commerce qui « sillonnait le pays » en travaillant dur (« pied au plancher, de commande de textile en commande de textile »). C’est l’emblème de son innocence présumée.

2. L’Indice du Crime et de la Rupture

Pour ceux qui orchestrent le « procès », le passage de la Citroën à la Studebaker est bien plus qu’un simple achat : c’est l’indice capital qui éveille leurs soupçons.

La preuve de l’enrichissement suspect : le procureur le dit clairement, son « premier pressentiment » d’un crime vient du fait que Traps conduisait « encore une vieille Citroën à peine un an auparavant » et qu’il « paradait désormais au volant de sa Studebaker ». Le contraste entre la modestie de la Citroën et l’ostentation de la Studebaker (« laqué rouge ») est suspect : trop rapide pour être honnête.

Le point de bascule : la Citroën devient la ligne de démarcation entre deux vies. La vie avec la Citroën est celle de l’effort. La vie après la Citroën est celle du luxe, une vie « ennoblie par un crime ». L’abandon de la vieille voiture est donc l’abandon symbolique de l’ancienne morale.

3. Le Moteur de la Frustration et de l’Ambition

L’extrait des pages 68-69 donne la clé psychologique. La Citroën n’était pas une mauvaise voiture (« l’engin n’était pas mauvais »), mais elle devient le symbole de la stagnation face à une prospérité générale qui explose.

Le sentiment d’être dépassé : L’image est saisissante : Traps, dans sa Citroën, voit « débarquer les nouveaux modèles à toute blinde », qui le « dépassaient dans tous les sens ». Il ne se sent plus à la hauteur. Sa réussite, incarnée par la Citroën, devient soudainement obsolète et médiocre.

Le catalyseur du désir : La Citroën représente la « branche atteinte de haute lutte », mais depuis cette branche, il voit « d’autres branches débordant de fruits plus juteux ». Elle devient le moteur de sa frustration et de son désir d’accéder à ce niveau de richesse supérieur.


En conclusion, Dürrenmatt utilise la Citroën de 1939 comme un symbole et outil narratif. Elle ancre le personnage de Traps dans une réalité sociale concrète, sert de preuve à charge dans le jeu judiciaire et, plus profondément, incarne la tentation et la frustration nées du miracle économique d’après-guerre. C’est en la rejetant que Traps a, aux yeux de ses juges, basculé dans l’illégalité pour s’offrir la modernité clinquante de la Studebaker.


  1. Friedrich Dürrenmatt, « La Panne » – Titre original : « Die Panne » – (c) Edition Gallmeister, 2024, pour la traduction française. ISBN : 978-2-404-08031-4 ↩︎

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